Chapitres IV à VII

30 mars 2012 § Poster un commentaire

Vendredi prochain 6 avril sera publiée la suite et la fin de cette partie  consacrée à la Création du monde.
Le vendredi suivant 13 avril commencera la publication de la troisième partie, consacrée comme annoncé à Noé, au Déluge et à la tour de Babel.

Chapitre IV  Le jardin d’Eden et l’interdit

Trois fresques donc seulement pour les quatre premiers jours de la création du premier récit de la Genèse. Michel Ange passe ensuite directement au second récit avec les trois dernières fresques : la création de l’homme, celle de la femme, la tentation enfin, le passage à l’acte et ses conséquences.
Mais le jardin d’Eden et l’interdit de ce second récit, il ne nous les montre pas non plus, alors qu’ils tiennent une place essentielle dans le mythe. Il nous faut donc chercher ailleurs que sur le plafond de la  Sixtine.

A. Le jardin et le champ

La Bible de Jérusalem observe que l’Eden a peut-être été à l’origine le nom d’une région d’où sortait  un fleuve qui se divisait en quatre bras, les artères vitales de la terre. Parmi eux, le Tigre et l’Euphrate.
On dira d’abord vivre en Eden, plus tard vivre dans le jardin d’Eden, le paradis…
Ce « jardin en Eden au levant (2, 8) » est un lieu planté par YHVH, qui y a « placé » le glèbeux « pour le servir (le  jardin) et pour le garder » (Ch.), « pour qu’il le garde et le cultive » (BJ).
Le jardin sera celui de la parole, celle de Dieu énonçant d’abord l’interdit, puis disant qu’il n’était pas bon pour le glébeux d’être seul, celle de ce glébeux lui-même reconnaissant celle qu’il appellera femme et par cette reconnaissance devenant lui-même un homme.
Le « jardin »  s’oppose ici au « « champ », le désert ou la steppe, là où habite le serpent,  là où, nous  le verrons, Caïn a emmené Abel et où, faute de savoir lui parler, il l’a tué.
Ce « champ », c’est  peut-être aujourd’hui  là où « vivent » les exclus du quart monde…

B. L’interdit… A qui ? Quand ?

Plusieurs artistes le montrent adressé en même temps à l’homme à la femme (Jacob Baker, Marc Chagall)… Solidarité du couple devant la loi comme elle le sera dans le châtiment. Mais j’observe que cet interdit (2,17) est placé après la création du glébeux (2,7), mais avant la création de l’homme, ish, et celle de la femme, isha (2, 23).

C. Les deux arbres du récit

Les peintres, Michel Ange comme les autres, n’en montrent qu’un, celui dont il est interdit de manger le fruit. Mais le récit en mentionne deux.
Avant même de tirer la femme de la côte d’Adam, un Dieu jardinier avait fait pousser du sol du jardin d’Eden «  toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’arbre de la vie, au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (2.9).
Les ponctuations des Bibles de Jérusalem et de Chouraqui semblent bien indiquer que, de ces deux arbres individuellement désignés, celui à qui Dieu avait donné le nom d’arbre de la vie serait bien le seul à être situé au milieu du jardin.
Dieu  dira au glébeux (2.17) : « De tout arbre du jardin, tu mangeras, tu mangeras, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, oui, du jour où tu en mangeras, tu mourras, tu mourras ».   Aucun interdit alors  pour l’arbre de la vie.
Mais je relève un peu plus loin dans le récit (3.3), un risque de confusion. La femme dira au serpent : « Du fruit de l’arbre au milieu du jardin, Elohim a dit : vous n’en mangerez pas ». Le lecteur attentif ne peut penser ici qu’à l’arbre de  la vie, puis que c’est lui, et non l’autre, qui a été placé à cet endroit.

D. Un seul arbre dont le fruit est interdit.

Le Jardin d’Eden, Jacob Baker

Le Jardin d’Eden, Jacob Baker

 

Un tableau de Jacob Backer, un peintre hollandais du XVIIème siècle (1608-1651), influencé par Rembrandt et Rubens
J’y vois Dieu montrant l’arbre interdit. Non pas à Adam seul conformément à la lettre du texte, mais au couple déjà constitué, ce que l’artiste a jugé plus vraisemblable…
Celui de la connaissance du bien et du mal ? Ou l’arbre de vie ?
Hormis cette erreur de la femme, dont je ne vois pas la raison, la suite du récit confirme que c’est  bien de l’arbre de la connaissance du bien et du mal qu’elle a mangé, celui qui rend « perspicace » (3.6).
Et YHVH Elohim en prendra acte, très simplement (3.22) : « Voici, le glèbeux est comme « l’un de nous » pour connaître le bien et le mal ».
L’un de « nous »… Elohim serait au pluriel… Survivance du  polythéisme ? Ou allusion comme plus haut à la cour céleste ? Ou encore le choix d’un pluriel de majesté ?   Qu’en pensez-vous ?
En tout cas Elohim semble accepter comme un fait le discernement acquis par l’homme.
Les traditions religieuses – et les artistes à leur suite – n’ont pas vu que s’il avait vraiment refusé de partager la connaissance du bien et du mal avec l’homme, ce Dieu aurait été  un tyran et, si l’homme lui avait obéi, il aurait été aliéné…
Heureusement, à mon avis, l’homme ne lui a pas obéi et le Dieu de la Genèse semble l’avoir accepté. Ce pourquoi peut-être les mots de « faute » et de « péché »  ne figurent pas dans ce récit. Il y a seulement la transgression d’un interdit dont Dieu semble s’être assez bien accommodé.

E. Ce qui aurait en revanche motivé l’expulsion

…du premier couple, c’est le  refus d’Elohim de partager son immortalité : « Maintenant qu’il ne lance pas sa main, ne prenne aussi de l’arbre de vie, ne mange et vive en pérennité ! » (3, 22). Ni le catéchisme de notre enfance, ni celui récent de l’Eglise catholique, ni bien entendu Michel Ange, ne nous avaient présenté ainsi le comportement de Dieu… Mais pourquoi YHVH a-t-il peur que l’homme, discernant désormais le bien du mal, ne mange ensuite  de cet arbre de vie, symbole de la face lumineuse de la liberté  que Dieu lui aurait donnée, et promesse d’immortalité ? S’agirait-il seulement pour Dieu de marquer la différence, la faille fondamentale entre le créateur et la créature ? Et aussi de nous rappeler que même si l’homme a été créé à sa ressemblance, même s’il y a en lui une étincelle de divin, il faut laisser à cet homme du temps pour se former, pour mûrir, pour suivre, à son rythme, son propre chemin vers son accomplissement spirituel ? Qu’il ne lui suffirait pas de manger un fruit, si savoureux soit-il, pour être capable aussitôt après de discerner le mal du bien, l’exaltation des désirs matériels de l’appel à une vie intérieure dans l’Esprit ? Mais, si le Dieu de la Genèse a peur que  l’homme ne mange ensuite de l’arbre de vie, le Dieu de Jésus appelle l’homme à ressusciter avec lui  et lui promet ce que Chouraqui  traduit par la « pérennité », au-delà de la mort… Ce qui n’est pas pour autant être « comme des dieux », selon le mot du serpent. Où serait alors le péché originel de la tradition  de Paul et d’Augustin ? Simplement de se  vouloir être l’égal de Dieu ? Je me pose la question. Et vous ?

Chapitre V La création de l’homme selon Michel Ange

Le panneau de la Création de l’homme

Le panneau de la Création de l’homme

A. Faut-il redire que Michel Ange ne nous a pas montré la création d’Adam le Glébeux au jour sixième du premier récit (Gn. 1, 26-31) ?

Ni non plus, au début du second (Gn. 2, 7), sa formation «  à partir de la poussière de la glèbe » (Adama, sol, terre, glaise, d’où Adam), en insufflant en ses narines une haleine de vie ?
La « création » de l’homme que nous montre ici Michel Ange ne correspond, à mon avis, – mais je peux me tromper – ni à l’un, ni à l’autre de ces versets de la Genèse.
Son Dieu ne fabrique pas  Adam, il ne le façonne pas. L’homme est déjà là, il a déjà reçu le souffle qui le constitue en homme vivant… mais il est encore faible, il n’a pas la force de se lever tout seul. Il tend la main gauche pour demander l’aide de Dieu. « Comme s’il était déjà là de toute éternité et que Dieu vienne enfin de le trouver, peut-être de le réveiller ou de le tirer de sa réserve (M-J.Mondzain  Op.cit. p.142) ».

B. Ne serait-ce pas faute d’avoir encore une « âme »,

au sens que la  philosophie grecque, puis la chrétienne, ont donné à ce mot pendant des siècles ? Sans se rendre toujours compte, du moins au temps de Michel Ange, que cette vision dualiste de la nature humaine s’écartait de la conception biblique, unitaire, de l’homme.
Déjà, à Saint Marc de Venise, de sa main droite, Dieu dépose entre les bras ouverts de l’homme un petit être nu, ailé, inspiré d’images égyptiennes, qui représente son âme, marquant ainsi une nouvelle étape de la vision chrétienne, le passage de l’haleine de vie, du  souffle de vie biblique à cette « âme », dont, je le répète, l’existence propre était devenue alors un quasi-dogme pour l’Eglise.

Saint-Marc de Venise

Saint-Marc de Venise

Saint-Marc de Venise
C’est bien cette « âme » que  le Dieu de Michel Ange va  communiquer à Adam et qui en fera un homme fort, vrai et complet ?
Mais  ici ce n’est pas  un petit être ailé qu’Il lui donne, mais un fluide qui passe entre  leurs deux index qui s’approchent, au plus près, sans pourtant se toucher.
Au cœur même du regard échangé, Michel Ange maintient ainsi la distance entre Dieu et l’homme, la filière de la séparation.
Pas plus qu’il ne peut vraiment voir son créateur, l’homme ne peut pas le toucher. Seulement l’entendre. Et peut-être l’écouter.

C.  Je peux regarder encore autrement les gestes de ces deux index :

Dieu lancant en avant, bien tendu, l’index de la main droite. Adam plus mollement celui de la main gauche.
D’après un cours polycopié de son professeur Daniel Arasse sur la Sixtine  de Michel Ange qu’il avait suivi il y a plus de 25 ans, mon ami architecte, François Cusson, me signale l’alternance sur les fresques du plafond de la Sixtine  entre cet index pointé de Dieu et les paumes de sa main :
L’index est tendu dans la création de l’homme,  dans celle des astres, et aussi dans le geste de l’ange, prolongé par son épée dans le panneau de  la Chute (voir plus loin).
Les paumes de la main de Dieu, en revanche, ont pour mission de séparer la lumière des ténèbres, puis les eaux d’en haut de celles d’en  bas, enfin d’accueillir la femme « bâtie » à partir de l’homme.
Une alternance régulière donc dans l’ordre des fresques de la création,  sûrement voulue et « codée », que Daniel Arasse retrouve dans l’ensemble de celles du plafond de la Sixtine, y compris chez des Prophètes et des Sybilles.
Sans pouvoir ici entrer dans le détail de ces analyses, je note que cette « gestuellle » non seulement nous transmet des messages, mais qu’elle nous permet aussi d’en discerner l’élaboration et de les déchiffrer comme on déchiffre une icône, en s’appuyant sur la philoophie  néo-platonicienne du temps de Michel Ange.

La création de l’homme, détail

La création de l’homme, détail

Ce premier homme est beau, même très beau, comme le jeune dieu d’une statue de Phidias. Appuyé sur son coude droit, il se prépare à se lever, mais il est encore à demi allongé sur une verte prairie, bordée par le bleu d’une montagne qui se découpe sur l’horizon à l’extrême de la terre.
Que ressent-il au fond de lui-même, ce grand adolescent, ce si beau jeune homme ? Plein de confiance, curieux de vivre ? Ou déjà mélancolique ?

En Sicile, à Palerme comme à Monreale, ce n’est pas par son doigt que Dieu communique sa vie divine à l’homme, c’est  de sa bouche qu’il lui envoie un long rayon lumineux jusqu’à son visage, comme ceux que le Christ transfiguré des mêmes fresques byzantines de Sicile, envoie à Moïse, à Elie et aux trois apôtres (cf. Première partie).

La création de l’homme, détail

La création de l’homme, détail

Le créateur  de Michel Ange regarde l’homme vers lequel il tend le doigt, avec une autorité souveraine, le visage concentré sur l’acte majeur qu’il accomplit, le chef d’œuvre en qui il se contemple et se complaît, cet homme à son image, mais autre que Lui-même.
Mais pourquoi tant de petits êtres nichés dans les plis de son immense manteau ?
Les historiens de l’art disent ici encore que ce sont des anges, bien que Michel Ange ne leur ait pas donné d’ailes… J’ai du mal  à les croire.
Le fait est qu’autour du Créateur, la vie humaine surgit de partout.
Et qui sont-ils ces quatre enfants de part et d’autre de sa tête, qui regardent, eux aussi, le premier homme ?
Et quelle est-elle cette mystérieuse jeune femme blonde, dont le Créateur entoure les épaules de son bras gauche comme pour la mettre en avant ou pour la protéger ? Ne serait-elle pas plutôt l’image d’Eve dans le rêve de Dieu ? Ou dans celui d’Adam ? Ne regarde-t-elle pas ce qui se passe de l’autre côté, sur la terre, avec une curiosité intense et un regard qui en dit long ? Et que signifie cette non moins mystérieuse écharpe d’un vert bleuté qui a glissé de son genou et passe derrière le corps du Créateur avant de flotter au vent dans le vide ? Une parure de femme ? Sûrement pas l’aile d’un ange…
Et cette adolescente, blonde elle aussi, qui, de l’ombre où elle se trouve,  regarde la première jeune femme, sa grande sœur ou son amie ? Est-ce bien sa main qui s’agrippe à l’avant-bras du créateur ?  Qu’en dites-vous ?
Et ce putto bien en chair qui, ses grands yeux bleus tournés vers nous, les spectateurs, enlace avec sensualité le genou de cette même jeune femme ? Et ce garçon potelé qui suce son pouce dans l’ombre sous le corps du Créateur, une jambe dans le vide ?… Et cet adolescent enfin, aux boucles blondes, dont on ne voit pas le visage, mais qui semble  supporter tout le groupe de  son corps musclé, la jambe gauche elle aussi  dans le vide ?
« Ces jambes pendantes, comme les tiges d’un bouquet de fleurs », écrit M.J. Mondzain. Comme aussi  cette écharpe verte, celle de la  jeune femme au regard fasciné par l’homme.
Plutôt que des anges dont je ne comprends pas la présence ici, ne serait-ce pas toute la famille humaine symboliquement rassemblée autour du Père, toutes ces créatures du projet divin qu’il aime déjà et qu’il voudrait peut-être protéger un peu de temps encore, en les gardant sous son aile avant de les propulser dans le monde ?
De petits enfants au sexe encore indéterminé, des adolescents  beaux et déjà sensuels, cette personne au regard si féminin, dont le bas du corps est  caché par celui du Créateur, qui pourrait aussi bien être un jeune homme…
Peu importe finalement le sexe que Michel Ange a entendu donner à ces personnages nichés dans le grand manteau de Dieu. Tous ils veulent voir ce qui se passe, entrer eux aussi dans la vie, dans l’histoire. Je les comprends.
A l’inverse, l’un au moins de ces « Ignudi » à la solide musculature masculine a le regard, curieux, séduisant, féminin de la jeune personne à l’écharpe verte.

Ignudi du panneau de l’ivresse de Noé

Ignudi du panneau de l’ivresse de Noé

Comme l’écrit encore M-J M, « médiateur  entre l’homme, la femme et le (ou les) enfants, le Dieu de Michel Ange fait entrer l’histoire là où il n’y avait encore que l’éternité ». La tradition ne développait que des mythes. En incarnant le désir de Dieu, « c’est le souffle du présent qui donne au tableau sa force  ininterrompue ».

Chapitre VI La « création » de la femme

A.  Le texte

(Gn. 2,18) « YHVH Elohim  dit : « Il n’est pas bien pour le glébeux d’être seul !
Je ferai pour lui une aide « contre lui » (Ch.). La BJ écrit : « une aide qui  lui soit assortie »
YHVH fait venir les animaux pour voir ce que le glèbeux leur criera.
(2, 20) « Tout ce que le glébeux crie à l’être vivant, c’est son nom »,
« Mais au glébeux, il n’avait pas trouvé d’aide contre lui » (Ch.).
Pour que l’humain ait un interlocuteur, un vrai partenaire, Dieu va se tourner vers son désir inconscient le plus profond.
(2. 21 et 22a) « YHVH Elohim fait tomber une torpeur sur le glébeux. Il sommeille.
Il prend une de ses côtes et ferme la chair dessous.
Il bâtit la côte, qu’il avait prise du glébeux, en femme »
A partir de l’une de ses côtes. Non pas  de son pied, comme si elle était une servante, observe Saint Anselme d’Aoste, ni de sa tête comme si elle devait être la patronne…De l’une de ses côtes… En parlant ainsi, Dieu fait d’Eve une compagne.
Ou encore de l’un de ses côtés, le mot hébreu « tsela » signifiant aussi bien côté que côte. Et c’est l’image qu’en donneront les artistes…
Le côté féminin d’Adam. Son égale. Il n’est pas besoin d’imaginer pour autant que le premier homme ait été hermaphrodite…

B. La fresque de Michel Ange

Création de la femme

Création de la femme

La scène centrale du plafond. L’une des plus belles.
C’est l’aurore, le ciel est déjà éclairé par une lumière blanche encore blafarde, au-dessus d’une mer d’un bleu profond, bordée par une verte prairie. Tout respire la paix.
Sous les branches coupées d’un arbre mort, Adam, à gauche, en bas, dort encore d’un sommeil profond, inconscient, dans une position inconfortable, le dos appuyé sur un rocher, le bras replié sur son buste, comme pour libérer son côté gauche, la chevelure rouge, annonçant peut-être le sang du Christ, créateur de vie, dont il serait l’image ou la préfiguration.
Eve achève de s’en dégager toute seule, sans aucune aide. La jambe droite est encore repliée, le pied invisible, caché derrière le dos d’Adam. Mais elle s’appuie sur la gauche pour se pencher en avant vers  Dieu.
Un corps virginal tendre et lumineux, mais débordant de santé et de vigueur,
Son visage traduit l’étonnement, le trouble et en même temps la confiance. Elle n’a pas eu le temps de se coiffer. Ses cheveux tombent négligemment sur ses épaules. Surprise, suppliante, elle tend les bras vers son créateur en joignant les mains pour lui faire part de son émotion et peut-être aussi pour lui demander sa bénédiction. «  Si Adam annonçait le Christ, Eve en  serait l’Eglise ».
Dieu ne  plane plus dans l’espace. Il est descendu sur la terre pour créer la femme. Il a recouvert sa tunique violette d’un grand manteau bleu ciel. Une allure massive et sculpturale, les épaules légèrement voûtées, c’est un beau vieillard à la grande barbe blanche, semblable, a-t-on écrit, à celle que portait en 1511 le pape Jules II.
Il contemple sa nouvelle  créature avec tendresse et curiosité. Il tend la main pour l’accueillir et la bénir. Il a l’air un peu fatigué, mais paisible et même heureux. Merci, Michel Ange, pour n’avoir pas représenté Dieu ici avec le visage terrible du Christ de son Jugement dernier.

C.  Une image de Bosch à comparer avec celle de Michel Ange

Bosch, Haut du volet gauche du Char de foin, Prado

Bosch, Haut du volet gauche du Char de foin, Prado

Comme à la Sixtine,  Adam est  couché, il dort encore, tandis que le buste d’Eve, déjà  toute formée, achève de sortir de son côté, sous le regard d’un Dieu Père, ou grand-père, à la barbe blanche, drapé dans un vaste manteau rose, coiffé d’une tiare, comme le Souverain pontife… Mais  au-dessus des nuages, sur un fond d’or, Bosch nous montre le Fils qui, du haut du ciel, lève la main droite pour bénir le monde et remercier son Père d’avoir créé le premier couple humain… Ce  Fils qui n’apparaît à aucun moment sur le plafond de la Sixtine…

D.  Chagall


L’une des plus belles toiles du Message Biblique de Nice.Tout à la fois, la création de la femme, la découverte de leur amour mutuel et l’annonce de la tentation…
Sur la partie gauche du tableau, la femme semble naître d’elle-même en s’élevant toute droite à la verticale, la moitié du corps pudiquement cachée par une nuée blanche… Elle est surmontée et protégée  par une immense chimère bleu sombre, sous la forme d’un coq, la tête tournée vers le bas.
Ce bleu de Chagall se retrouve en bas, de l’autre côté de la nuée dans l’ange à la trompette qui annonce la naissance de la femme à ce jeune homme nu, en jaune, assis en tailleur, dans une posture de yogi, qui attend calmement les évènements.
Sur le pourtour du tableau, sur un fond vert sombre,  des jaunes, des bleus, la création toute entière dans son infinie diversité : en commencant par le bas à gauche, des poissons  qui nagent auprès d’Adam ; un petit âne bleu ; de grands quadrupèdes à droite ; un oiseau jaune non loin de l’ange blanc ; un croissant de lune verte et un pâle soleil cerclé de jaune qu’une mystérieuse jeune femme à la robe brune semble essayer de faire tourner ; tout en haut et à gauche, des esquisses de maisons, celles de Chagall, à Vitebsk ou à Vence ?
A droite, longilignes, blancs comme la nuée, étroitement enlacés, ils sont là, cet homme et cette femme, « collés » l’un à l’autre selon le mot de Chouraqui. Lui dirige doucement sa main vers le sexe d’Eve. Elle, les seins gonflés vers la poitrine d’Adam, pose délicatement sa main droite sur son épaule en toute confiance.
Au dessus d’eux, le grand ange blanc semble les protéger.
Enveloppant ce jeune couple heureux, il y a ce grand buisson, circulaire, composé d’une succession de bouquets, bleu sombre à la droite d’Adam, rouge vif ensuite tout près de la robe de l’ange, puis  violet en haut et à gauche, de nouveau rouge enfin…
Tout irait pour le mieux si au milieu de ce dernier bouquet ne se dissimulait un serpent qui se dressait dans l’ombre, la tête en direction du couple.
La tentation ?
Eve tient déjà une pomme à la main… Le drame se prépare au sein de ce buisson de fruits rouges…
Un drame qu’ils vont affronter tous les deux ensemble, étroitement unis…
Mais pour Chagall, ce drame n’est peut-être pas une fatalité…
« Mystère et non pas damnation », écrit Pierre Provoyeur, le premier conservateur du Musée national Message Biblique (op. cit.).
Je me sens décidément proche de la vision de Chagall.
Ce n’est pas celle de Michel Ange…

Chapitre VII La présentation de la femme à l’homme

A. Le texte

L’un des plus beaux passages, à mon sens, du second récit. Dieu ne crée pas l’homme et la femme, écrit Marie Balmary (op. cit. p.82), il tire la femme de l’humain, il la lui présente, à lui qui, grâce à elle, va pouvoir parler et devenir un homme.
(Gn. 2, 22b-23)  « Il la fait venir vers le glébeux.

Le glébeux dit :

« Celle-ci, cette fois, c’est l’os de mes os, la chair de ma chair,
à celle-ci, il sera crié femme – Isha – : oui, de l’homme – Ish – celle-ci est  prise »

Notez que le mot femme, Isha, apparaît ici avant celui de l’homme, Isch, mais que c’est l’homme qui le lui a donné. Parce qu’elle vient de lui, qu’elle a été désirée par lui, au cœur de son sommeil le plus profond. (cf. Marie Balmary, op.cit. p. 83).
Alors l’humain peut parler. A la troisième personne. Il ne dit pas encore Je, mais déjà Il. Premières paroles qui créent en même temps l’homme et le premier couple.
Dieu lui avait déjà dit Tu, en énonçant l’interdit : « Tu mangeras…Tu mourras ». Il a  maintenant un véritable interlocuteur. Jusqu’ici, Il disait. Désormais, Il peut dire à quelqu’un. Le glèbeux est devenu un homme. Et sa parole surgit comme une source d’une faille…
Le matin du monde n’est pas un savoir, mais un appel, l’ouverture d’un désir qui résulte d’un manque. La femme manquait à l’homme, comme l’homme manquait à Dieu. Elle est là. C’est merveilleux.
La richesse des richesses, être soi-même, Je, avec l’autre qui est aussi Je… que l’on accepte et que l’on peut aimer comme Je.  Une joie partagée.

B.  Deux images

Michel Ange ne nous a pas dit la naissance de cet amour. D’autres artistes ont tenté de le montrer.

Monreale. Dieu présente Eve à Adam

Monreale. Dieu présente Eve à Adam

Le Christ, l’image humaine de Dieu, tient une jeune femme par le poignet et l’amène au glébeux. Assis sur une butte de terre, étonné de voir arriver en face de lui un être qui lui ressemble à ce

Bosch, détail du volet gauche du Triptyque des Délices, Prado

Bosch, détail du volet gauche du Triptyque des Délices, Prado

Plus émouvante encore à mes yeux, la vision que Jérôme Bosch donne de cette présentation sur le volet gauche du Triptyque des Délices, appelé aussi le Royaume millénaire, que l’on peut voir au Prado, à côté du Char de foin.
Trois personnes.
A gauche, Adam. Il vient de se réveiller, il est assis par terre, une main s’appuyant sur le sol pour redresser le buste. Il regarde, étonné, cet être qui surgit devant lui, de même espèce que lui et si différent. Se rend-il compte de la merveille qui lui est destinée ? Voudra-t-il l’éveiller par la force de son regard ? Y réussira-t-il ? Dieu devra-t-il l’y aider ?
Elle, à droite, est une toute jeune fille. De longs cheveux blonds lui descendent jusqu’au-dessous de la taille, elle s’agenouille gracieusement comme pour faire la révérence, en baissant pudiquement les yeux, intimidée sans doute, encore inconsciente de ce qui va lui advenir.
Entre les deux, Dieu est revêtu d’un grand manteau, rose pâle comme l’aurore, dont  les orteils d’Adam  touchent le bas, comme pour garder un contact physique avec son Créateur. Des cheveux blonds, légèrement bouclés. Il a rajeuni. Comme sur les mosaïques de Sicile, il a l’âge et la figure de Jésus, il nous regarde avec sérénité, nous les spectateurs. De la main droite, il bénit le couple, et nous avec lui. De la gauche, il prend doucement le poignet d’Eve pour la présenter à Adam. En reliant ainsi de façon tangible le corps de l’homme et celui de la femme à l’être même du Créateur, Bosch a-t-il entendu nous montrer que leur union était voulue et bénie par Dieu lui-même ?
Comme le dit le verset suivant de la Genèse (2, 24) :

« Sur quoi l’homme abandonne son père et sa mère
Il colle à sa femme et ils sont une seule chair ».

Il « colle » à elle. Superbe traduction de Chouraqui, tellement plus parlante et poétique que celle, banale, de la BJ : « Il s’attache à sa femme »
Cependant déjà, sur ce même volet gauche du Paradis d’avant la chute, en bas,  juste en-dessous de la présentation de la femme à l’homme, d’étranges  animaux commencent à s’entredévorer. En serait-ce déjà fini de l’innocence du premier couple ?
Bosch a-t-il voulu répondre à cette  question dans le panneau central du Jardin des délices ?
Etait-il lui-même le bras droit du chef charismatique de la communauté  hérétique des Frères du Libre Esprit qui justifiait le plaisir dans  l’amour du couple, comme a tenté de le démontrer l’historien d’art Willem Fraenger ? Ou, comme le pensent d’autres critiques, a-t-il voulu défendre la conception traditionnelle de l’Eglise de son temps en insistant sur les débordements de cette chair pécheresse qui conduisent les hommes vers l’enfer du dernier panneau de ce triptyque ?
Peut-être l’un et l’autre ?  Le monde tel qu’il est… Sans que Bosch porte de  jugement de valeur.  L’homme et la femme cherchent à se retrouver… Pour le bien et pour le mal… Le délicieux et le maléfique ne seraient-ils pas  mêlés sur cette terre, comme sur ce panneau central ?
La débauche lascive, perverse, qui éloigne de Dieu et prépare l’enfer du volet droit ? Mais aussi, dans le volet gauche,  les plaisirs de l’union conjugale, présentés comme le rêve de Dieu de voir se prolonger le paradis terrestre ? La question a été posée… je ne sais pas y  répondre.

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